Description du projet

LES AMOUREUX

Création en novembre 2019

Fabrizio, bourgeois naïf et ridicule, ruiné par sa passion pour la peinture, vit avec ses deux nièces, Flamminia, jeune veuve non éplorée, et Eugenia, fiancée à Fulgenzio. Ces deux jeunes amoureux, que pourtant rien ne sépare, multiplient les éclats, font valser ruptures et réconciliations. Famille, amis, tous y vont de leurs conseils ou de leur analyse, mais se retrouvent toujours spectateurs impuissants face à leurs différends de plus en plus dramatiques. Seul le serviteur de la maison, Succianespole, ne leur prête aucune attention. Mais a-t-il seulement le temps de s’en préoccuper? Fabrizio, mégalomane, l’oblige à préparer un banquet en l’honneur de son nouvel ami, le ténébreux comte Roberto. Qui lui a un oeil sur Eugenia. Rien, non rien pour apaiser la relation des jeunes fiancés.

Soupçons, jalousie, précarité financière sont les armes de cette comédie où le ridicule ne dissout jamais la plombée des vrais sentiments.


Entretien avec Catherine Vidal et Tristan Malavoy-Racine pour le cahier d’automne 2019 du Théâtre Denise-Pelletier

Après vos mises en scène de pièces telles Le grand cahier et L’idiot, notamment, il peut paraître étonnant vous voir vous attaquer aux Amoureux de Carlo Goldoni, une œuvre à la portée dramatique a priori moins évidente. Quelles sont vos motivations, ici?

Je crois qu’on aurait pu me faire cette remarque plusieurs fois durant mon parcours de mise en scène. Je n’aime pas refaire le même spectacle. Ne fréquenter que la même famille de textes. Les territoires de paroles sont tellement vastes, pourquoi se contraindre à une zone seulement ? Et mettre en scène c’est aussi, pour moi, écrire, du moins co écrire scéniquement le texte. Face à une pièce du répertoire classique, même si je pars du texte, je ne vais pas nécessairement traduire scéniquement le discours de l’auteur tel quel. Goldoni, Marivaux, Molière, pour ne nommer que ceux-là, se servaient de la comédie pour dépeindre les vices humains afin d’en rire et de se corriger si on se reconnaissait dans un de ses portraits. Ce n’est pas la vocation « utile » qui m’intéresse dans le répertoire mais ce qui se dit dans la structure du texte et ce qui permet de mettre en perspective les grandes questions qu’on se pose sans cesse depuis les débuts de l’humanité et dont les réponses ne nous semblent pas nous satisfaire totalement puisqu’on les pose à nouveau (Qu’est-ce que l’amour? Quel est le sens de la vie? Qu’est-ce que le pouvoir? etc.)  Et il ne faut pas se faire berner par le registre de la comédie. Derrière un sourire peuvent se cacher des angoisses et des tourments aux racines profondes…  Quand Claude Poissant m’a proposé de travailler une pièce de Goldoni, j’y ai vu une belle opportunité de poursuivre la réflexion sur le dialogue avec les classiques.  J’ai eu envie d’aller voir par moi-même la forme que propose Goldoni, laisser en chemin les idées préconçues, les a priori sur cet auteur. Explorer un nouvel imaginaire, un autre rythme. Aborder cette dramaturgie comme si elle était inédite et voir comment toute l’équipe de concepteurs, d’interprètes et moi-même allons faire théâtre avec cette matière du 18ème siècle.

Qu’est-ce qui a guidé vos choix de mises en scène?

Plusieurs éléments: le lieu des représentations et ses paramètres physiques et concrets, l’analyse du texte en collaboration avec la dramaturg Marie-Ève Lussier et les découvertes durant la recherche sur les origines de la pièce dont celle-ci: une figure importante dans la vie artistique de Goldoni sortie de l’oubli depuis quelques années, l’actrice et muse Caterina Bresciani. À l’époque, le système théâtral était extrêmement contraignant. Les acteurs qui devaient interpréter des amoureux étaient obligés de déclamer dans les tons aigus de façon emphatique et littéraire. De plus, ils devaient adopter des postures codifiées et maniérées. Goldoni a profité de la présence de Caterina Bresciani, actrice bizarre, impétueuse et indisciplinée, pour remettre en question ce système. Elle refusait d’entrer dans tout rôle stéréotypé et c’est ainsi qu’est née Eugenia et d’autres rôles de jeunes premières atypiques. Il y a peut-être quelque chose qui en découlera dans notre production.

À quel point le ridicule, beaucoup cultivé par le dramaturge italien du 18e siècle, peut cohabiter avec les «vrais sentiments»?

En 1759, Goldoni a déjà commencé à réformer le théâtre italien en s’éloignant des canevas de la commedia dell’arte et puise désormais sa matière, ses caractères et situations dans la réalité pour que l’identification chez les spectateurs puisse être possible. Dans ses mémoires, Goldoni affirme avoir connu ces amoureux à Rome: «J’avais été témoin de leur passion, de leur tendresse, souvent de leurs accès de fureur et de leurs transports ridicules. (…)  Mes amoureux sont outrés, mais ils ne sont pas moins vrais; il y a plus de vérité que de vraisemblance dans cet ouvrage, je l’avoue; mais d’après la certitude du fait, je crus pouvoir tirer un tableau qui faisait rire les uns et effrayait les autres.» *

Qu’est-ce que cette pièce écrite en 1759 a à nous dire à nous, spectateurs du 21e siècle?

Le philosophe Ernst Bloch a dit que mettre en scène la pièce d’un auteur classique, c’était allumer une bougie des deux côtés: le passé d’un côté, le présent de l’autre. J’aime bien cette conception. Ce n’est donc pas seulement un éclairage à sens unique. Y est éclairé aussi tout ce qui est entraîné dans le sillage du temps jusqu’à aujourd’hui : ça nous permet assurément de mesurer si l’époque, la culture ou autre élément a fait évoluer ou pas notre réponse face à la question «qu’est-ce que l’amour?». Je trouvais intéressant de traiter de cette grande question au Théâtre Denise-Pelletier où près de la moitié des représentations sont destinées aux écoles. Cependant, ce n’est pas la mise en garde de Goldoni qui m’intéresse de mettre ici en perpective et en résonance avec le 21e siècle: «Jeunes et moins jeunes gens, gare à la passion qui rend irrationnel et nous fait perdre le contrôle!» Je ferai plutôt un pas de côté pour regarder tout ce que la fiction (littérature, musique, cinéma, arts visuels, etc.) a créé comme matière et substances romanesques et comment cela nous influence avant même de tomber amoureux. La «machine amoureuse» construite dans toutes les formes de fiction faisant ressortir aussi le fantasme, la projection sur l’autre et la mise en scène de soi.

* Mémoires pour servir à l’histoire de sa vie et à celle de son théâtre, Carlo Goldoni, Mercure de France, 1988, p.391

Mot du programme

Sur scène, Goldoni convoque sous le microscope la figure des amoureux dont l’impétuosité de leur passion effraie leur entourage et rend leurs comportements irrationnels. Bien que cette pièce ait été écrite en 1759, tout ce que Goldoni met en scène se retrouve parfaitement bien décrits dans l’essai de Roland Barthes publié en 1977, Fragments d’un discours amoureux. Est-ce à dire que la passion amoureuse n’a pas changé avec le temps? Qu’est-ce que l’amour? Question fondamentale à laquelle la littérature et la philosophie s’évertuent à répondre sans cesse depuis Socrate et Virgile. Mais malgré toutes ces productions de fictions et d’essais, les réponses ne semblent pas nous satisfaire puisque nous cherchons toujours en 2019 à la circonscrire et en chercher la source.

S’emparer de ce texte du 18ème siècle avec cette bande joyeuse en salle de répétition fut absolument passionnant et stimulant. Nous avons quelquefois percé la comédie pour y voir son ventre, ce qui grouille, ce qui tempête. Derrière le rire, Goldoni pointe notre tragique impossibilité de connaître réellement l’autre. Mais mieux vaut avoir le courage de vivre, d’expérimenter l’amour même aussi imparfait soit-il. Comme le dit si bien Musset dans On ne badine pas avec l’amour: «Tous les hommes sont menteurs, inconstants, faux, bavards, hypocrites, orgueilleux ou lâches, méprisables et sensuels ; toutes les femmes sont perfides, artificieuses, vaniteuses, curieuses et dépravées; le monde n’est qu’un égout sans fond où les phoques les plus informes rampent et se tordent sur des montagnes de fange ; mais il y a au monde une chose sainte et sublime, c’est l’union de deux de ces êtres si imparfaits et si affreux. On est souvent trompé en amour, souvent blessé et souvent malheureux; mais on aime, et quand on est sur le bord de sa tombe, on se retourne pour regarder en arrière, et on se dit: J’ai souffert souvent, je me suis trompé quelquefois, mais j’ai aimé. C’est moi qui ai vécu, et non pas un être factice créé par mon orgueil et mon ennui.»

Merci à Claude Poissant qui me lance toujours des défis lumineux! À toute l’équipe du TDP dévouée et chaleureuse! À ma fabuleuse gang de collaborateurs artistiques: Alexe, Francis, Elen, Geneviève, Alex, Justine, Étienne, Robin et Marie-Ève.

Je vous embrasse fort la bande des amoureux! Je vous aime!
Bonne représentation à tous!

Catherine Vidal

Photos: Gunther Gamper

Crédits principaux

Production
Théâtre Denise-Pelletier

Texte
Carlo Goldoni

Traduction
Huguette Hatem

Mise en scène
Catherine Vidal

Décor
Geneviève Lizotte

Costumes
Elen Ewing

Lumières
Alexandre Pilon-Guay

Son
Francis Rossignol

Musique d’ouverture et clôture du spectacle
Anglesh Major

Accessoires
René-Étienne Contant

Maquillages/coiffure
Justine Denoncourt

Coach en voix et dialecte
Luc Chandonnet

Assistance à la mise en scène et régie
Alexandra Sutto

Interprètes
Simon Beaulé-Bulman, Éric Bernier, Isabeau Blanche, Sofia Blondin, Catherine Chabot, Vincent Côté, Maxime Genois, Gabriel Lemire, Anglesh Major et Olivia Palacci

Conseillère dramaturgique
Marie-Ève Lussier

Date et lieux de présentation

6 novembre au 4 décembre 2019
Théâtre Denise-Pelletier, Montréal